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A l’assaut du Kilimandjaro

Mercredi, minuit. Nous nous sommes couchés à 19h, sans avoir sommeil, mais en ayant conscience que le lendemain serait une longue, très longue journée d’ascension. En plus de la difficulté fermer l’œil, le sentiment d’étouffement vient régulièrement me sortir de mes rêveries. Au dernier camp du Kilimandjaro, le camp Barafu, nous sommes à 4550 mètres d’altitude, quasiment la hauteur du Mont Blanc et l’oxygène se fait rare.

 
Minuit, c’est l’heure du départ. Nous ajustons nos bonnets, gants, guêtres et bâtons. Un peu embué, je prends des nouvelles auprès de ma colocatrice de tente. Elle a été malade toute la nuit passée, et n’a pas fermé l’œil ce soir. Pourtant elle reste motivée : nous avons randonné 4 jours pour arriver à ce camp, et nous ne sommes après tout qu’à quelques heures du toit de l’Afrique : le fameux Kilimandjaro.

 

Kilimandjaro
© France Audinet
Abeid, notre guide principal, donne enfin le signal, c’est parti. C’est alors qu’une ribambelle de randonneurs, la frontale allumée, forme une guirlande lumineuse dont le 1er objectif sera le Stella Point, à 5800 mètres d’altitude, quasiment le sommet du Kilimandjaro.
Mais pendant près de 6h, de nuit, regardant nos chaussures avancer péniblement, c’est l’hécatombe autour de moi. L’une est malade, l’autre s’endort debout, et enfin un troisième compagnon délire et demande à voir sa mère ! Le mal des montagnes prend de drôles de tournures parfois…
Pour ma part, ça va. Pour l’instant. Personne ne parle, trop concentré sur sa fatigue, son mal de tête, luttant contre son découragement progressif. Dans le noir, on ne voit pas le bout du chemin, on confond les étoiles avec les frontales. Et le froid s’installe aux extrémités. Les orteils gèlent. Et les doigts. Je ne sais plus si je dois serrer mes bâtons ou les lâcher, me réchauffer la main en dehors des gants ou au contraire les y laisser pour éviter le pire.

 

Kilimandjaro
© France Audinet
Puis Stella Point est à portée de vue. Le jour commence à poindre, le soleil vient raser la mer de nuages, et je me presse pour arriver au point de rendez vous. Je me presse donc, et c’est une erreur, car je m’essouffle sur un terrain qui est devenu farineux. Je m’enfonce et recule quasiment autant que je n’avance. Je peine. Mais j’arrive en haut, je pose mon sac et mes bâtons, sors mon téléphone pour prendre en photo le levé du soleil sur le Kilimanjaro, je retire mes gants et enfourne mes deux mains dans la bouche. La douleur est terrible. Ça brule autant que si je les avais plongées dans des braises. Je les glisse contre mon corps pour les réchauffer, le résultat est le même et les larmes coulent sur mes joues. Je regarde autour de moi, et visiblement une des filles de l’expédition a le même problème que moi : ses doigts sont dans sa bouche !
Kilimandjaro
© France Audinet
Quelques minutes plus tard, mes mains auront terminé de me faire souffrir, mais mon moral est à plat, il reste 150 mètres d’ascension, pour environ une heure restante. C’est trop pour moi. Je vais voir Abeid pour lui dire que j’abandonne. Il me sourit me dit de boire ce qu’il me tend (cela s’avèrera être 15cl de Canada Dry…), me reprend le verre, me retourne, me montre du doigt le sommet et me dit qu’il faut y aller maintenant. Comme hypnotisé, j’y vais !
Je croise un homme portant une croix en bois de 3 mètres de haut. J’hallucine ? Je ne vois pas d’autre possibilité. Serais-je en train de rencontrer Dieu ??? Je baisse la tête et me concentre de nouveau sur mes chaussures. Et j’avance, jusqu’au Uhuru Peak, du haut de ses 5895 mètres d’altitude. En relevant la tête, j’aperçois les glaciers, neiges éternels du Kilimandjaro et le cratère, me rappelant que nous sommes sur un volcan.
Kilimandjaro
© Enrique Afonso
Mon hallucination continue, un compagnon me tend une Go Pro et me demande de le filmer avec ses deux camarades. Il leur envoie des pétales de roses alors que son ami est à genoux, visiblement en train de demander sa compagne en mariage !
Quelques minutes plus tard, enfin, nous nous retrouvons tous ensemble pour la photo autour du panneau de bois planté au point culminant du Kilimandjaro. Je souris béatement, oubliant la douleur, et appréciant ce moment de délire sans LSD.
Kilimandjaro
© Enrique Afonso
Puis vient le moment de redescendre.
Jusqu’au Stella Point. Ensuite jusqu’au camp Barafu, et l’on continue encore la descente jusqu’au Mweka cCmp. Au total, cela aura été 12h de marche, 1300 mètres de dénivelés positifs et 2900 mètres de négatifs. Laissez moi vous dire que lorsqu’on arrive au campement, on avale une crêpe et on se couche. Et on s’endort dans la seconde ! Jusqu’au lendemain !
Kilimandjaro
© France Audinet
Au petit déjeuner, c’est la traditionnelle chanson du Kilimandjaro qu’entonne notre équipe de guides, porteurs et cuisiniers. Ça dure, et ça danse, et ça chante et c’est entrainant, et nous sommes 20 à tourner, danser et chanter pour célébrer ce grand moment !
Kilimandjaro
© France Audinet
La fin de la descente se fait les doigts dans le nez, on se fait royalement tamponner le passeport du « visa » du parc et on monte dans le bus. Tout le monde est silencieux, et nous rêvons par la fenêtre de nos exploits personnels. Car malgré les difficultés que j’ai décrites précédemment, nous avons tous les 8 gravi la montagne victorieusement. A l’approche d’Arusha, la ville où nous passerons la nuit, nous voyons à l’horizon le sommet du Kilimandjaro qui transperce les nuages.
A Abeid, j’ai demandé « combien de fois as tu escaladé le Kilimandjaro » ? Il m’a répondu « combien de fois t’es tu rendu au travail » ? Je ne me suis pas satisfait de cette réponse, et en souriant, il m’a précisé qu’il avait arrêté de compter à 100. Abeid a 28 ans.
Kilimandjaro
© France Audinet
Merci à France Audinet et Enrique Afonso, avec qui j’ai fait l’ascension, et qui me prêtent leurs photos pour cet article. France a décrit notre aventure bien plus en détail sur son blog www.nobordersnolimits.com
Kilimandjaro
© France Audinet

 

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